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Chapitre 20 : C'est repartis

Chapitre 20 : C'est repartis

Durant toute la journée, nous nous sommes découverts mutuellement, apprenant la vie de l'un et de l'autre. Je me livrai sans retenue, heureuse de pouvoir faire ressurgir mon passé, décrivant ma famille comme la plus unie et la plus heureuse ; ventant les mérites de vivre à la campagne ; comparant notre capitale à une ruche d'abeilles.
Mais très vite nous bifurquèrent vers des sujets de conversation plus durs : l'absence maternelle qui me manquait cruellement ; nos années respectives de guerre ; les horreurs que nous avions vues, et vécues.
Et puis... Roger... Bien sûr, je pleurai encore, soutenue par Henry qui n'osait que me tapoter l'épaule, signifiant sa compassion, me promettant qu'un jour ma peine s'estomperait....

« Jamais elle n'disparait... mais elle s'efface peu à peu... les moments les plus heureux restent gravés dans not'e mémoire... c'est c'qui nous aide à tenir.
Nous avions eu également la chance d'entendre parler Victor pendant des heures. Imaginant des jeux tous plus fantastiques et fantasques au fil du temps, nous faisant partager ses réflexions les plus profondes comme :
« Z'e crois que ze grandirais zamais ! » Ou, « Papi Henry, z'ai trouvé un s'apeau ! »
Nous l'avions découvert une passoire sur la tête, tout fier de sa trouvaille. Nous avions ris beaucoup de ses gamineries.
- Pour sûr gamin, c't'un chapeau magnifique que t'as sur toi !
En fin de soirée, après avoir couché Victor, nous commencions à élaborer notre voyage vers Roscoff. A la lumière des chandelles, attablés un café à la main, nous posions les différents problèmes.
- Christian sait où nous devons rejoindre notre contact et j'ai peur d'une embuscade. La seule chance que nous ayons est qu'il ne connaisse pas son nom. Et s'il le retrouvait avant nous ?
- N'vous inquiétez pas pour cela. Pour le moment, nous d'vons nous concentrer sur le ch'min à suivre. Dans combien d'jours est l'rendez-vous ?
- je... laissez-moi calculer.
Il me fallait réfléchir, les jours s'étaient écoulés si rapidement que j'étais assez désorientée. J'étais chez Henry depuis plus de deux jours. Nous nous étions réfugiés chez lui avant-hier. Le périple avec Christian remontait donc à quatre jours et la grand-mère de Victor était morte un jour avant.
Il ne me restait plus que quarante-huit heures avant d'atteindre Roscoff et retrouver Duval. Si nous prenions la route maintenant nous arriverions bien trop tôt et l'attente serait trop dangereuse pour notre survie.
- Nous devons y être dans deux jours, en fin de matinée.
- Donc il nous faut un endroit où nous loger. Avez-vous une idée ?
Je secouai la tête, ne connaissant aucune personne résidant dans les alentours.
- Nous d'vrons trouver sur place... au pire nous dormirons dans la voiture. Nous d'vons partir tôt demain. Prendre des ch'mins détournés. Il nous faut encore parcourir au moins deux cents kilomètres. Faut s'rapprocher l'plus possible. »

Nous avons donc passé une bonne partie de la soirée à peaufiner notre plan. Puis nous sommes allés nous coucher.
Cette journée, bien remplie, m'avait empêchée de penser à lui. Mais, seule dans mon lit, je ne pouvais éviter qu'il ressurgisse. Alors, dans le noir, je me recroquevillai et versai mes dernières larmes, ne refoulant plus ma peine, ne cachant plus mon chagrin, protégée par cette obscurité qui formait une bulle autour de moi.

La nuit fut courte. Et c'est avec quelques difficultés qu'il me fallut me lever. Sortant de la chambre, je me dirigeai vers celle de Victor.
En position fétus, il dormait comme un bienheureux. Je ne le réveillai pas, soucieuse de son repos. Le laissant au pays des rêves, je rejoignis Henry qui préparait déjà le petit déjeuner. Nous ne parlions pas, perdus encore dans les brumes de notre sommeil. Chacun de nous connaissait sa tâche, et nous l'exécutions en silence.
Il ne devait pas être plus de cinq heures du matin et les volets étaient encore tirés. Éviter à tous pris d'être suspects, voilà notre objectif premier. L'adrénaline était à son comble, par peur d'être pris. Depuis mon arrivée dans ces lieux, j'allais mettre la tête dehors.
Étaient-ils là à nous attendre ?
Serions-nous attrapés pendant notre voyage ?
De nouveau, nous allions quitter la sécurité et le confort pour l'inconnu et le danger. Mais la présence d'Henry à nos côtés me rassurait, me soulageait.

Dans un silence oppressant, je regardai Henry ouvrir la porte de l'entrée. Muni de nos deux sacs, il jeta des coups d'½il dans toutes les directions pour s'assurer que la voix était libre. Je tremblais de peur, l'appréhension reprenant le dessus sur mon courage. Une fois de plus je mettais en danger une personne qui m'était devenue chère.
En quelques jours je m'étais attachée à lui, un peu comme un grand-père, il était là pour me rassurer. Comme un roc surmontant toutes les difficultés, il m'avait fait pencher dans son sens et m'avait persuadée du rôle important qu'il devait tenir pour la bonne marche de ma mission.
Allais-je le regretter de nouveau ?
Un poids en plus s'accrochait à mon c½ur. Une personne s'ajoutait à la liste, déjà grande, des hommes pour lesquels je serais redevable pour l'éternité. Quitter sa vie pour m'aider... n'était- ce pas un sacrifice bien trop important ?
A mon tour je sortis de notre refuge, Victor endormi dans mes bras. Le vent frais du petit matin m'accueillit, caressant mon visage de sa brise glaciale. Je resserrai un peu plus mon étreinte pour nous réchauffer mutuellement. Le vieil homme était déjà à sa voiture de l'autre côté de la route, mettant dans le coffre nos valises. Je m'empêchais de courir vers le véhicule, m'exhortant au calme... doux contraste entre mes gestes et mon c½ur. J'avais envie de me réfugier dans un noyau, je me sentais nue et à découvert, prise de soubresauts, imaginant être épiée, sursautant au moindre petit bruit qui ne m' était pas familier. Je me sentais ridicule d'être aussi impuissante et lâche.
Arrivés dans la voiture, j'allongeai Victor sur la banquette arrière et pris place au côté d'Henry.
Échangeant un regard grave, il acquiesça semblant me demander si j'allais bien. Je lui répondis d'un sourire.
Inconsciemment nous ne parlions pas... par peur d'être entendu. Le soulagement ne se fit qu'à la sortie de la ville, nous étions enfin en route. Je repris une respiration quelque peu normale, et me détendit. Je n'avais pas remarqué que mon corps était tendu à l'extrême et j'accueillis cette nouvelle posture avec apaisement. Mes muscles crispés m'avaient fait mal.
Le silence était le bienvenu... après tout, nous étions sûrs de notre route. Il nous fallait rejoindre Saint-Brieuc au plus vite. Un petite centaine de kilomètre séparaient cette ville de Roscoff. Nous devions nous rapprocher le plus possible, pour éviter de paniquer. De plus, j'espérais trouver une personne qui pourrait nous héberger. En effet, pendant la nuit, je m'étais souvenue d'une connaissance qui résidait dans ce lieu. Je n'avais plus qu'à espérer sa présence et son dévouement. Victor dormit une bonne partie de la matinée, ce qui nous soulagea de ses monologues. J'en souriais rien que d' y penser, parlait-il autant avant ?
Je me posais la question. Ne le connaissant que depuis quelques jours, je ne savais rien de sa vie. J'espérais qu'un jour il me raconterait, avec ses mots, son vécu. Me parlerait de Pierre, de sa mère... Mais à part la mort de celle-ci, se rappellerait-il de quelque chose d'autre ? Il était si petit.
Un enfant de deux ans pourrait-il remonter aussi loin dans ses souvenirs ?
Moi-même je n'en étais pas sûre, ne me souvenant pas de mes premières années. Mon premier souvenir remontait à l'âge de mes cinq ans... J'aimais les fraises et ma mère en jardinait, elle en cueillait régulièrement. Un jour, elle en avait apporté un plein panier. Le temps d'une discussion avec notre voisin, mon regard s'était porté sur ses fruits rouges et je les avais dévorés. Je souris à la pensée de leur goût sucré... mon cerveau avait pourtant occulté le souvenir de mon état pendant la nuit. Dévorer plus de deux kilos de fraises quand on a un corps d'enfant peut avoir des conséquences fâcheuses...
Victor remuait derrière, il se réveillait. Se redressant doucement, il frotta ses yeux encore gonflés de sommeil et analysa avec surprise sa nouvelle literie... les fauteuils arrière de la vieille Peugeot 402B. Me regardant, les yeux ronds comme des soucoupes, il bailla à gorge déployée.
« Veux pipi ! »
Une bonne excuse pour s'arrêter et se dégourdir les jambes. Nous avions parcouru déjà 175 km, laissant derrière nous le village de Plélan-le-Petit, la voiture s'était arrêtée sur le bas-côté. Nous en profitâmes pour manger le maigre repas préparé la veille. Victor ne se plaignit pas, trop heureux de pouvoir avaler du pain et un peu de fromage. Son maigre corps n'en demandant pas plus, habitué depuis quelque temps à se satisfaire de peu de quantité. Toutefois, je lui laissai la moitié de mon pain pour lui remplir un peu plus l'estomac. Henry se sacrifia également en rajoutant sa part de fromage.
Nous déjeunions en silence, accompagné du chant des oiseaux batifolant dans l'air.
Autour de nous, des champs s'étalaient à perte de vue. Le soleil apparaissait de temps en temps, préférait jouer à cache-cache derrières des nuages blancs. A grande vitesse, les cumulus s'amusaient à tracer des ombres dans le foin. Le vent, jouant les chevaliers servants, faisait danser les épis de maïs dans un ballet parfaitement synchronisé.
« Moi trouve trop beau ! »
Je portai mon regard sur la bouille ronde qui venait de parler.
Il avait les cheveux ébouriffés, les yeux pétillants de plaisir et quelques miettes de son repas sur le coin de sa bouche, tenant dans l'une de ses petites mains les restes d'un des aliments que nous lui avions donné. Dans un rire cristallin, il l'engloutit manquant de s'étouffer dans sa précipitation, puis il se leva maladroitement, engourdi par sa position trop statique. Il courait autour de nous poussant des petits cris, excité par l'espace de jeu qui s'étendait devant lui.
Je le regardai, amusée de le sentir aussi à l'aise avec les éléments. J'aurais voulu rester là et arrêter le temps. Vivre et revivre ce moment de pureté. De plaisir, de bonheur. Nous enfermé dans ce cocon.
Mais la réalité nous rattrapa. Nous devions reprendre la route. Partir vers notre destin, vers le ciel sombre, presque noir.
Les kilomètres défilaient lentement.
Préférer la sécurité au confort en prenant les petits chemins était notre choix et je ne le regrettais pas. Mais le temps était long, et Victor commençait à se lasser, bougeant dans tous les sens, nous demandant si la fin de la route était proche. Nous étions épuisés, et notre patience était mise à rude épreuve.
C'était sans compter l'imperturbabilité d'Henry qui chantonnait des chansons datant de l'avant guerre. Alors qu'il entamait le refrain de l'accordéoniste d'Edith Piaf, une première goutte vint s'écraser sur le pare-brise.
« Y pleut par'c'qui chante faux papi !
L'affirmation de Victor nous fit rire aux éclats, me provoquant des crampes à l'estomac. J'en pleurais.
- J'devrais être vexé mais on dit bien qu'la vérité sort d'la bouche des enfants. C'gamin m'fait rire. »

Nous étions arrivés à Saint-Brieuc
Dans mes souvenirs, la personne que je connaissais m'avait décrit sa maison. Nous devions chercher une ferme de couleur rouge brique, la seule à avoir cette particularité. Je priai pour qu'elle soit facilement repérable. J'avais également peur qu'elle ne soit pas là.
C'est avec une certaine crainte que nous scrutâmes, à vitesse réduite, chaque devanture.
J'étais tout de même quelque peu soulagée sachant qu'ils recherchaient certainement une femme et un enfant, seuls. Nous étions maintenant trois, et c'est avec une certaine sérénité que nous partîmes en quête de notre futur port d'attache.
Au détour d'une rue...
« Maison rouge ! Z'ai gagné moi !
Victor pointait de son petit doigt une vieille demeure ressemblant fortement à la description de mes souvenirs. Il avait cherché avec avidité sachant qu'une récompense était à la clef. En effet, Henry lui avait proposé de le faire conduire, en asseyant le petit sur ses genoux, sur une courte distance. Bien sûr je n'étais pas très rassurée. Cette idée ne me plaisait pas, la sécurité de Victor passant avant tout. Mais le vieil homme m'avait tranquillisée.
- J'irais douc'ment Suzanne, ne vous inquiétez pas. Et puis l'gamin tiendra juste le volant. »
Le petit battit des mains et poussa un cri de joie, pour finalement retourner dans sa contemplation des différentes rues, scrutant chaque mur, cherchant du rouge dans tout ce gris.
Nous nous trouvions donc tous les trois, face à cette porte, hésitants à frapper. Mon point se referma et je toquai plusieurs fois.
Y avait-il quelqu'un ?


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Qui est donc cette personne ?
Vous l'avez deviné ?
Non ?
Pourtant cette personne apparait dans cette histoire. Certes peu de temps mais on l'aperçoit...

Plus on avance... plus l'étau se resserre.
Il ne restera plus qu'un chapitre... et l'épilogue...
Alors que va-t-il se passer ?
Sachez toutefois que ces deux derniers chapitres seront extrêmement longs. J'hésite à les couper en deux...
Quand pensez-vous ?

Juju

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Photo : Je l'ai faite lors d'une de mes randonnées l'année dernière. Je ne pensais pas un jour l'utiliser... C'est chose faite ^^

# Posté le vendredi 11 juillet 2008 15:16

Modifié le lundi 31 août 2009 05:50

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