Où étais-je ?
Quel jour étions-nous ?
Mes pensées avaient du mal à s'éclaircir, restant floues et incohérentes, dues à mon réveille soudain.
Ma tête était bandée d'un ruban blanc et mes plaies avaient été nettoyées.
Peu à peu je retrouvais la mémoire : l'accident ; Christian ; notre fuite.
« Victor ! »
Me relevant soudainement je fus prise d'un vertige. Les fatigues accumulées ses derniers jours m'avaient affaiblie. Renouvelant l'expérience plus lentement je m'extirpai du lit accueillant et moelleux.
De nouveaux des rires, l'un caverneux et sonore, l'autre enfantin. J'aimais tellement entendre ce doux son. Pour un enfant, il ne riait pas souvent et je le regrettais.
Je me dirigeai doucement vers la porte ne sachant pas ce qui se trouvait derrière.
Un couloir menait à différentes portes, l'une d'elle me cachait le spectacle de ces deux personnes. Poussant l'une d'entre elles, je découvris les deux acteurs de cette scène de bonheur. Un sourire éclaira mon visage.
Ils me tournaient le dos et ne m'avaient pas encore aperçue. Une bassine énorme était posée sur la table, au milieu de la cuisine. Victor était installé dedans, barbotant dans une eau plus ou moins propre, tapant avec ses mains et éclaboussant toute la table, il irradiait. Monsieur Henry lui racontait des histoires de pirates tout en essayant vainement de lui frictionner les cheveux. Sa voix profonde et grave résonnait dans la pièce, donnant au récit une impression très réelle. Victor, je le sentais, appréciait ce moment.
« Allez l'asticot, on sort !
Soulevé de la bassine comme un poids plume, Victor fut rapidement enroulé dans une énorme serviette.
Son regard pétillait. Il croisa le mien et sourit de toutes ses dents, me faisant un grand signe de la main.
- Ah ! V'là la belle au bois dormant !
- Bonjour monsieur Henry. » Dis-je dans un sourire.
Victor se tortillait dans ses bras, l'obligeant à le poser par terre. Il courut nu comme un vers, me sautant dans les bras, riant... Ce moment était magique ; Monsieur Henry me donna la serviette pour finir d'essuyer les quelques gouttes restantes. Cachant sa tête avec celle-ci, nous jouions à cache-cache.
- Allez va t'habiller, tu vas attraper froid.
Il s'empressa d'exécuter mon ordre comme une petite tornade sur son passage et mon c½ur gonflait de bonheur, heureuse de l'avoir dans ma vie.
Je reportai mon regard sur l'homme face à moi. L'apaisement avait élu domicile que trop peu de temps dans mon corps et l'angoisse de ces derniers jours revenait au galop.
- Comment allez-vous Suzanne ? Vous avez récupéré ?
- Oui... oui, merci, je ne sais pas ce que j'aurais fait sans vous.
- J'suis heureux qu'vous vous soyez souvenue d'mon invitation. Vous avez eu d'la chance.
Son visage était devenu sérieux. Je baissai mes yeux, fixant mes pieds, portant ma main à ma tête, soignée pendant mon sommeil.
- Merci monsieur Henry... merci pour tout.
- Y a pas d'mal. Allez... racontez-moi tout. »
Devais-je lui faire confiance ?
Je ne savais plus. J'étais perdue... il n'était pas Christian,
mais j'hésitais.
Lui, restait silencieux. Il avait préparé un café et s'était assis face à nos deux tasses, me fixant dans l'attente d'un son provenant de ma bouche. Je tripotais nerveusement mes doigts. Victor arriva à ce moment, me fit un bisou dans le dos entourant ma taille de ses petits bras, puis, avec quelques difficultés, monta sur le banc, au côté de monsieur Henry. Celui-ci lui tapota la tête en lui souriant. En quelques secondes ils m'avaient convaincue.
Après un soupir et une gorgée du liquide brûlant, je me décidai à parler.
Pendant près d'une heure je lui racontai notre périple : Pierre ; la grand-mère de Victor ; notre fuite ; sa rencontre et Christian...
Mais j'avais omis de lui révéler l'existence du médaillon, ma véritable identité et les raisons de mon voyage vers les côtes bretonnes. Je m'en étais tenu à la version officielle : une veuve qui part rejoindre son oncle à Roscoff avec son enfant.
Je devais rester prudente et ne pas trop accorder ma confiance, même si j'en avais besoin, après tout je ne le connaissais pas.
Il ne m'avait pas interrompu, m'écoutant avec gravité, son regard changeant de temps en temps.
Peine ; pitié ; admiration ; tristesse, tout y était passé. Je pouvais lire dans ses yeux une volonté de fer... mais pourquoi ?
« Vous êtes courageuse Suzanne ! Je... je peux vous appeler Suzanne ?
- Oui.
- Je n'aurais jamais cru qu'il vous soit arrivé tout ça... vous êtes si jeune... et lui aussi. » Il regarda Victor puis repris. « Mais je ne comprend pas. Pourquoi ces ordures vous poursuivent-ils ? Qu'à fait cette femme pour se faire tuer ? Je... non je ne comprends pas.
- Je... je ne sais pas... Pierre ne me parlait pas beaucoup d'elle... et Victor était le seul lien entre nous deux. »
J'avais du mal à lui mentir... ça m'oppressait.
Nous discutâmes encore un bon moment, lui, me posant des questions, moi, essayant de le convaincre de ma sincérité. Il sembla me croire et j'en étais mortifiée. Honteuse de devoir cacher la vérité à cet homme. Pourtant il le fallait. Chaque personne que nous avions croisée sur notre chemin m'avait trahie ou était morte.
Je devais le protéger de cette mission, le plus possible. Il en avait conclut qu'il nous fallait du repos. Et la journée s'était passée ainsi, doucement.
Un peu plus tard dans l'après-midi je découvris un combiné téléphonique dans le salon jouxtant la cuisine. Je lui demandai l'autorisation de l'utiliser. Il me fallait des nouvelles de ma famille et je ne savais pas quand l'occasion de leur donner des nouvelles de ma santé pourrait à nouveau croiser mon chemin.
La sonnerie retentit à mes oreilles. J'appréhendais, me demandant si tout allait bien pour eux.
« Oui ?
Ma mère... nous avions la chance d'avoir une ligne chez nous. Ma famille était très respectée au village et nous avions le droit à certains égards comme cette ligne téléphonique privée dans le bureau de mon père. C'était si bon d'entendre sa voix. Des larmes semblaient menacer de couler toutes seules.
- Maman ? C'est moi... Suzanne...
- Oh ! Suzon c'est bien toi ? Oh mon dieu tu as reçu notre lettre, ma chérie ? C'est pour ça que tu appelles... ?
Elle avait la voix tremblotante et cela m'inquiéta.
- Non je n'ai rien reçu, maman... qu'est-ce qu'il y a ?
Plus rien, à croire qu'elle n'était plus là. Je ne l'entendais même pas respirer et fus prise de panique.
- Maman, dis-moi! C'est papa ? Il ne va pas bien ? Mais, dis-moi!
- c'est... oh ma chérie je suis désolée... mais c'est mieux de toute façon que tu l'apprennes comme ça...
- Mais quoi dis-moi ! vas-y !
- Voilà... je dois t'an...
- MAIS QU'EST-CE QUE TU FAIS !!!!!!
« OU AS-TU TROUVE CE JOURNAL ?
Angie leva la tête et trouva sa grand-mère debout, imposante, face à elle, le livre à la main, la mine sévère. Cela la ramena vite au présent et elle s'empressa de se retrouver, elle aussi, debout, face à son aïeule.
- Angela je ne vais pas me répéter !
Elle la regardait sévèrement. La jeune fille pour sa part, ne savait pas quel comportement adopter.
Devait-elle feindre l'ignorance, où avouer son intrusion dans le grenier ?
Elle n'eut pas à se poser la question plus longtemps, sa grand-mère venait de changer d'attitude sous ses yeux. La « dragonne » n'était plus. Une vieille dame abattue lui faisait face désormais.
- N'en parlons plus...
Elle venait de faire demi-tour et partait en direction de la cuisine. Angie ne comprenait pas ce revirement. C'était bien la première fois qu'elle voyait sa grand-mère dans cet état. Elle avait honte d'avoir abattu les défenses de cette vieille dame rien qu'avec un petit journal...
Ne sachant que faire elle opta pour l'impulsivité. Après tout elle comptait bien savoir la suite de cette histoire, quitte à en découdre avec la sorcière.
La jeune fille la suivit jusqu'à l'arrière de la cuisine, pour la retrouver, dans cette pièce, adossée à l'évier.
- C'est... c'est bien toi dans le livre ?»
Celle-ci soupira lui tournant le dos.
Angie commençait à sentir une bouffée de colère monter en elle. Sa propre grand-mère qui se vantait d'être un symbole d'honnêteté, n'avait pas le droit de lui cacher ça. Elle se sentait isoler mise de côté, jamais ces deux femmes ne s'étaient dévoilées. Et pour une fois qu'elle pouvait connaître une partie de sa vie, elle avait bien l'intention de ne pas lâcher.
- Réponds-moi ! C'est bien toi n'est-ce pas !
- Oui... oui c'est moi.
- Pourquoi... pourquoi tu ne me l'as jamais raconté ! Je n'comprends pas ! Mais merde c'est important !
- Tais-toi Angéla ! Et soigne ton vocabulaire ! Tu ne sais rien, tu ne comprendrais pas ! Tu es trop petite.
Elle s'était enfin retournée, offrant un spectacle plus qu'impressionnant. Angie ne l'avait jamais vue comme ça. Elle pleurait... Cela là calma radicalement. Sous ses airs de petite adolescente rebelle elle n'était pas méchante et ne souhaitait faire pleurer personne, même pas elle...
- J'ai seize ans grand-mère... c'est deux ans de moins que toi à cette époque.
- Je le sais bien... » Elle s'assit sur une chaise, accoudée à la table « et j'étais trop jeune pour vivre toutes ses choses.
Elle était abattue... son dos vouté, ses mains posées à plat sur le revêtement en cire, sa tête penchée empêchant la jeune fille de voir les larmes couler le long des joues de son aïeule.
- Ne me demande pas de te raconter... s'il te pait... pas aujourd'hui... je n'en ai pas la force.
Angie acquiesça à contre c½ur. Curieuse de savoir de la propre bouche de Suzanne les faits, tout ce qu'il s'était passé. Elle voulait connaître l'histoire de cette fille qui était son reflet. Elle s'identifiait tellement à elle, qu'elle avait l'impression d'être elle. Elle ne pouvait pas l'abandonner.
- Pourrais-je tout de même continuer à le lire ?
- NON !!!! Écoute... pas pour le moment je... ne remue pas le passer... il est trop lourd.
- Mais c'est toi qui me dis toujours qu'il nous faut respecter nos origines, qui nous sommes, comment peux-tu me dire ça et demander le contraire. Je veux connaître ton histoire !
Le ton des deux femmes avait monté, chacune tenant ses positions, aucune ne voulant céder. Elles s' observaient, se jugeant à travers leurs regards.
- Je ne veux plus en entendre parler Angéla ! Monte dans ta chambre !
La jeune fille se précipita en dehors de la cuisine, les larmes aux yeux. Elle était révoltée de l'attitude de sa grand-mère. Elle avait pourtant accepté de ne pas lui poser de questions, alors pourquoi refusait-elle cette simple demande ? Lire un livre du passé, du sien certes mais il était si éloigner du présent...
Sur son passage elle claqua la porte de sa chambre, signalant son mécontentement à cette femme qui n'avait plus de c½ur.
Comment avait-elle pu changer autant ?
La Suzanne de cette époque n'avait plus rien à voir avec celle d'aujourd'hui. Impuissante face à son aïeule, elle s'effondra sur son lit, éprouvant un sentiment d'injustice et ne ressentant plus que colère et violence à l'égard de sa grand-mère. Elle pleura une bonne partie de la soirée et ne descendit pas pour le repas. Angie s'endormit, épuisée d'avoir versé tant de larmes, triste de ne pouvoir étancher cette soif de savoir. S'interrogeant sur les aventures de sa grand-mère.
Pourrait-elle un jour savoir ?
De nouveau un réveil accompagné du chant d'un coq. De nouveau, des rêves de son héroïne préférée. De nouveau, cette envie d'ouvrir le livre. Mais très vite le rappel des évènements de la veille ; la découverte de sa lecture interdite ; le refus catégorique de son écrivain de pouvoir le parcourir ; sa fuite vers sa chambre, triste de ne pouvoir assouvir son envie.
Se calant sur son oreiller, elle soupira. Elle ne pouvait pas laisser Suzanne dans cette maison en 1942, alors qu'elle était entrée dans sa vie, par une porte dérobée. Sa grand-mère ne pouvait pas la laisser faire. Elle devait la convaincre, quitte à y passer des heures.
Angie soupira. Se levant d'un seul coup elle parcouru des yeux sa chambre, qu'allait-elle pouvoir faire ?
Son regard s'arrêta sur la table de nuit. Plissant les yeux elle découvrit une lettre qui n'était pas là la veille. La saisissant, elle l'ouvrit.
Je suis partie faire des courses, je rentre pour le repas du midi, ne t'occupe de rien j'ai tout préparé.
Je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit.
Trop de souvenirs refoulés, que je n'avais pas osé réouvrir.
Et pourtant, je l'ai de nouveau feuilleté...
J'y ai relu certains passages, j'en avais oublié quelques uns...
Mais mes souvenirs enfouis ont ressurgi.
Les bons comme les mauvais.
J'appréhendais ta propre lecture, et je ne voulais pas que tu en tires quelque conclusion.
Certaines choses étaient cachées et je ne voulais pas que tu les apprennes comme ça.
Mais après tout pourquoi pas...
Alors continue... poursuis ta lecture... et après avoir lu la dernière ligne, parle-m'en.
Dis-moi ce que tu ressens, ce que tu veux savoir, ce que tu n'as pas compris, ce qui t'a marquée, choquée, rendue triste...
Tant de souvenirs...
La jeune fille poussa un cri de bonheur en l'apercevant, le prit et avec une avidité soudaine l'ouvrit. Les pages défilaient à vive allure sous ses doigts, impatiente de trouver la bonne... Puis arrivant à celle souhaitée, elle prit une pomme et s'assit sur une chaise juste à ses côtés...
- c'est... oh ma chérie je suis désolée... mais c'est mieux de tout façon que tu l'apprennes comme ça...
- Mais quoi ? dis-moi, vas-y !
- Voilà... je dois t'annoncer... au mon dieu... Roger est mort.
J'attends vos réactions avec une très grande impatience ^^
Ça vous à plus ?
Un retour dans le présent de Angie... Et une effroyable nouvelle que je mijotais depuis quelque temps.
Le prochain chapitre est déjà écrit et ne sera pas aussi long...
Mais il contient une certaine émotion qui m'a fait m'arrête un peu plus tôt que prévu...
Vous verrez bien je ne dévoile pas tout ^^
Photo : Je dirais juste une chose... Ce n'est pas Victor, pour moi Victor à les cheveux plus cours. Après libre à vous d'imaginer ce petit bout comme tel...
