Dans ma main, je tenais une carte d'identité et un livret de famille avec un nom, une adresse et une date de naissance différents.
Je soufflai, fronçant les sourcils. Il faut le dire, je n'étais pas vraiment à l'aise. Sur les différents papiers se trouvait ma photo, mais rien ne correspondait à ma véritable identité. En les prenant, je venais d'accepter la mission qui m'était confiée.
- Demain en fin d'après-midi vous aurez une voiture qui vous attendra derrière le cimetière de Beauchamps. Il vous conduira à Nonancourt. Il connaît l'adresse, pas besoin de vous encombrez d'informations inutiles pour le moment. Vous allez en avoir assez à mémoriser avant ce soir. Vous vous souvenez de tout ce que je vous ai dit hier ?
- Oui... je dois apporter le médaillon en Angleterre, je serai une veuve de 19 ans avec un enfant en bas âge, qui rejoignent leur oncle sur les côtes Françaises à Roscoff.
- Bien. » Elle acquiesça signifiant qu'elle était satisfaite.
« Une chose importante cependant... le nom de votre contact à Roscoff est Duval. Il me semble important que vous connaissiez au moins le nom de l'homme qui vous fera traverser la Manche. C'est une personne de confiance qui à une place importante au sein du réseau donc, soyez rassurée. »
J'avais les mains moites, le c½ur qui battait la chamade. En un mot j'avais peur. Ce qui m'attendait les jours prochains bouleversait tout mon quotidien ; mes petites habitudes. J'avais déjà pris sur moi lorsque notre départ pour Paris fut décidé, laissant derrière moi tous les gens que j'aimais. Encore une fois j'allais repousser mes limites, mais cette fois je n'étais pas seule.
Mes yeux se posèrent sur Victor. Il était près du feu, assis par terre sur un tapis épais rouge bordeaux. Il jouait avec une locomotive noire, datant du début du siècle. L'enfant était complètement absorbé par son jeu. Mais au contraire des autres bambins, Victor le faisait silencieusement. Aucun son ne sortait de sa bouche. Pas d'imitation de sifflements très bruyants des locomotives ; pas de cris des contrôleurs qui annoncent l'arrivée du train. Rien. Le calme. Cela m'attristait. Un enfant devait s'exprimer et à cet âge Victor devait déjà parler. Je n'aurais jamais pensé qu'un choc émotionnel put bloquer toute parole chez une aussi petite personne. D'ailleurs, je ne m' étais jamais occupée d'un gamin. Arriverai-je à le prendre en charge ? À répondre à ses besoins ? J'avais peur de ne pas réussir.
Ce n'était pas cette mission qui me terrorisait le plus, non. C'était d'avoir près de moi ce petit homme. Je n'y connaissais rien. Je ne savais même pas ce qu'il mangeait ; ce qu'il aimait ; ce qu'il détestait. Le fait qu'il ne parle pas allait me rendre la tâche encore plus difficile. Alors que pour sa grand-mère c'était un atout, pour moi c'était une catastrophe.
Non je n'étais pas seule cette fois-ci. Victor serait à mes côtés. Je passai la journée avec lui, nous baladant dans la forêt jouxtant la grande demeure. Explorateur, il avait déniché un bâton et repoussait l' épais tapis de feuilles, s'arrêtant à chaque bruit ; craquements de branches sous nos pas ; chants d'oiseaux sifflant à nos oreilles ; s'accroupissant derrière un tas de ronces ; ou se cachant derrière un tronc d'arbre ; poursuivi par des bandits imaginaires. Moi, je marchais sur ses traces, le regardant, un sourire sur mon visage. J'aimais sa présence et sa fraîcheur. Sans le savoir, j'étais en train de vivre l'un des moments les plus calmes de cette journée. J'enviais son innocence. Pourtant, à deux ans, il avait vécu les pires horreurs.
Mais sa jeunesse faisait qu'il s'enfermait dans un monde imaginaire où il n'y avait pas toute cette souffrance. Une envie d'y plonger ; d'être à nouveau une petite fille ; de vivre de grandes aventures pleines de couleur ; baignées de soleil ; un monde léger comme un nuage.
Ce bonheur en moi, j'oubliai l'endroit où je me trouvais. Comme effacés, les objets de la pièce devenaient flous, informes. Le son de la voix de la vieille dame n'atteignait plus mes oreilles. Je m'enfermais dans cette bulle de souvenirs, comme coupée de la réalité. Entre illusion et réel ; juste un bien-être ; une image me vint à l'esprit. Un visage, celui de ma mère. Je souris tendrement me rappelant ses gestes d'amour, son affection, sa présence à mes côtés et son dévouement. Je la prenais en exemple. Je voyais en elle la pureté, la douceur et la fraîcheur
Serais-je moi aussi une mère aimante ?
Victor jouait toujours à la locomotive. Je me pris à imaginer ma vie avec cet enfant. De nouveau un sourire ; une pensée agréable ; un sentiment de bien-être.
« Vous m'écoutez ?
Je sursautai, rougissant de l'avoir oubliée, baissant la tête, honteusement.
- Excusez-moi.
Elle claqua sa langue contre son palais en signe de mécontentement, secouant la tête, jugeant mon comportement impardonnable.
- Sachez qu'il ne faut pas le prendre à la légère. C'est important ! Vous ne pouvez rêvasser en cet instant ! Vous devez m'écouter !
J'acquiesçai vigoureusement, comme prise en faute. J'avais l'impression d'être de nouveau revenue à l'école, me faisant réprimander pour mon inattention.
- Bien... reprenons. Le sac de Victor est prêt, je l'ai mis dans l'entrée. Vous irez chez vous ce soir pour faire le vôtre. Vous dormirez ici ! Ce sera plus facile. Vous avez le pendentif ?
- Oui dans ma poche de manteau.
- Mettez-le ! Je ne veux pas que vous le perdiez ! Il est trop important.
Je m'empressais d'obtempérer, attachant à mon cou le précieux objet. Comme une chaîne pendante, il me rappelait ma tâche. Un poids pesant, brûlant ma peau. Je soupirai.
Le soleil de la matinée laissait place à des nuages gris. La pièce tout à coup s'assombrit, obligeant les employés à allumer les lampes à pétrole. Nos ombres, projetées sur les murs, dansaient au grès des flammes.
- Voilà qui est mieux.
Elle fixait le médaillon d'un air appréciateur.
- Il ne faut pas qu'il tombe entre leurs mains, ce serait désastreux. Beaucoup de têtes tomberaient. Mais pas celles que nous souhaitons.
Je me demandais ce qu'il pouvait bien signifier de si important. Le mieux était de lui poser la question.
- Je... qu'est-ce... qu'est-ce qu'il représente ?
Je me mis à rougir. Sous son regard.
-... »
Elle hésitait à me le dire, je le sentais. Après quelques secondes de silence, elle prit une profonde inspiration, fronçant les sourcils.
- Bien... je vais vous le dire... finalement cela ne changera rien. Peut-être que cela vous donnera encore plus envie de mener à bien cette mission. Voilà... Le méda... »
Secs et puissants.
Deux regards qui se croisent.
L'un dur et soupçonneux,
L'autre angoissé et soucieux.
Une petite tête relevée rapidement, sortie de ses jeux brusquement.
Un silence oppressant.
D'autres coups plus importants.
Puis une phrase lâchée qui glace le sang.
« Ouvrez ! »
Une respiration coupée.
Des regards paniqués, affolés.
Des mouvements rapides et silencieux.
Un gamin pris dans les bras tenant toujours sa locomotive dans une main.
Un mot soufflé doucement.
« Vite »
Une valise attrapée.
Deux manteaux enfilés.
Un murmure...
« Suivez moi ! »
Des coups répétitifs scandant le danger imminent.
Des pas précipités vers le fond d'une entrée.
Deux adultes et un enfant, entrant dans une cuisine.
« Dépêchez-vous ! »
Un mur qui bloque toutes possibilités de fuite.
Un mur avec un trou grillagé.
Une sortie dissimulée,
Une échelle descendant vers un fond noir et froid,
Une main qui pousse un dos vers ce gouffre béant.
« Descendez et marchez tout droit jusqu'à la sortie ! »
Au loin, une porte qui cède.
Des cris, des ordres aboyés.
Un dernier regard échangé.
« Je vais les retenir. »
Une dernière phrase...
« Vous êtes notre dernier espoir. »
Une grille remise en place,
Un meuble poussé, cachant du regard cette sortie de fortune.
Des cris,
Des coups,
Un bruit déchirant,
Un corps qui tombe lourdement..
Bien, je suis assez contente de celui là bien qu'il ait été un peu dur à débuter...
J'ai adoré écrire la fin et le résultat me plait assez... j'avais des doutes sur le comment de sa rédaction, mais c'est pas trop mal...
Alors... vous avez compris ce qu'il s'est passé ?
Qu'est-il arrivé à la grand mère de Victor ?
Où mène ce passage où ils se sont réfugiés ?
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